
La théorie du vent de Léa.
Thibault était en train de réparer quelques choses dans le jardin.
Des trucs banals : un loquet, une latte, un petit morceau de bois qui refusait de rester droit.
Le vent soufflait un peu, juste assez pour faire bouger les feuilles du cerisier.
Léa est arrivée sans bruit, comme elle le fait toujours. Elle s’est plantée à côté de lui, les mains derrière le dos, le regard tourné vers le ciel.
— Papa… tu sais que le vent, c’est pas du vent ?
Thibault a levé les yeux, un sourire déjà prêt, parce qu’il savait que ça allait être une de ses innocentes phrases pleines de sagesse.
— Ah bon ? Et c’est quoi, alors ?
Léa a plissé les yeux, comme si elle observait quelque chose que lui ne pouvait pas voir.
— C’est souvent les pensées des gens qui n’osent pas parler. Ça fait des courants d’air dans leur tête, alors ça sort par le monde.
Thibault a posé son tournevis. Parce que quand Léa disait un truc comme ça, il fallait poser les outils.
— Les pensées des gens ?
— Oui. Elle a hoché la tête, très sérieuse.
— Regarde. Quand quelqu’un veut dire quelque chose mais qu’il n’y arrive pas… ça fait une petite bourrasque. Et quand c’est quelque chose de très important, ça fait du vent fort. Et quand c’est quelque chose de triste, ça fait du vent froid. Et quand c’est quelque chose de beau, ça fait du vent chaud.
Elle a tendu la main, paume ouverte, comme pour sentir quelque chose.
— Là, aujourd’hui… c’est vraiment un vent de “j’aimerais bien dire quelque chose mais je sais pas comment”.
Thibault a regardé autour de lui.
Le jardin. Le cerisier. Le ciel. Et sa fille, debout, petite silhouette de neuf ans qui expliquait la vraie vie comme si elle ne pouvait être qu'inventée.
— Et toi, Léa… tu sens tout ça ?
Elle a haussé les épaules, comme si c’était évident.
— Ben oui. Toi aussi, tu pourrais. Mais tu fais trop de bruit dans ta tête.
Thibault a éclaté de rire. Un rire doux, un rire qui fait du bien.
— Et moi, aujourd’hui, j’ai quel vent ?
Léa l’a regardé longtemps. Puis elle a souri, un sourire qui ressemblait à une petite lumière.
— Toi, papa… t’as un vent qui dit “je suis content que tu sois là”.
Thibault a senti quelque chose se déposer dans sa poitrine. Un truc simple. Un truc vrai.
Il a repris son tournevis, mais doucement, comme si le vent pouvait l’entendre.
Et Léa est repartie en courant, laissant derrière elle une petite traînée de poésie invisible.
