Aux portes de Vanités

Manon avait décidé de faire de la place dans la maison pour la rendre plus respirable. Un grand nettoyage de printemps où tout le foyer allait être mis à contribution.

Après avoir réparti les tâches, essuyer les tentatives de rébellion, menacé, parlementé, elle commença à s’atteler à sa propre mission.

Sa bonne volonté ne dura pas longtemps… En vidant le lit‑coffre, elle tomba sur « Vanités », un petit roman qu’elle avait écrit quelques dizaines d’années plus tôt - avant sa rencontre avec Thibaut et l’épanouissement de la famille Versus - une autre époque … Un sourire lui échappa.

« Vanités »… pas le roman d’une vie mais plutôt un roman vers la vie.

Elle ne se rappelait plus précisément de l’histoire mais elle se souvenait de pourquoi elle avait choisi ce titre. Il représentait un condensé de ce que peut signifier ce terme : la représentation allégorique – à travers la peinture - de la vie humaine, mettant en lumière son insignifiance sur la Terre et menant à l’idée de la futilité, de l’illusion et de la fuite du temps… et de son sens, à contrepied, faisant poindre le sentiment d’orgueil, d’autosatisfaction démesurée.

Émue, elle ouvrit le manuscrit et tomba sur un papier volant avec des notes griffonnées :

« Roman sur la clairvoyance et l’aveuglement, sur la bonté et la cruauté, sur la foi que l’on perd et celle que l’on retrouve. Où une simple étincelle suffit parfois à sauver une vie.

Histoires croisées d’une jeune femme qui pensait être petite, qui finit par se croire trop grande face à ce que le monde lui impose, et d’une autre femme, au bout de sa vie, qui croyait être inutile, et qui découvre qu’elle peut encore être témoin, encore être touchée, encore être vivante. Entre elles circule quelque chose qui dépasse le temps, la logique et la raison.

Roman de transformation, mais pas celle qu’on attend : pas la réussite, pas la gloire, pas la maîtrise. La transformation intérieure… lente, douloureuse… la plus vraie.

L’amour y blesse, la voyance y aveugle, la bonté se retourne contre elle-même. Un roman où l’on tombe très bas, mais où une seule présence — un chien, une amie, un souvenir — peut suffire à remonter. »

Elle était très étonnée d’avoir écrit ça. Une envie soudaine lui prit : ne pas remettre à plus tard son immersion dans les retrouvailles avec Cécile. Elle se souvenait parfaitement du prénom qu’elle avait donné à son héroïne, même si celui du personnage de ce fantastique binôme lui échappait encore.

En refermant le chapitre, Manon sentit quelque chose se rouvrir en elle. Cécile et sa mère reprenaient vie sous ses yeux, tout comme la pétillante Marie‑Claire, la discrète Émilienne, les hautes en couleurs Mesdames Bérins et Hélard, la fidèle Judith… et cette petite boutique virevoltante qui semblait respirer comme un personnage à part entière.

Elle devait reprendre le cours de sa journée, mais elle savait déjà qu’elle reviendrait très vite poursuivre ce voyage dans le temps, là où l’attendait la suite de Vanités.